Le Blog de Tranxen, vulgarisateur.


Que voyez-vous dans Star Wars ?

Que voyez-vous dans Star Wars ?

Difficulté : 2/5

Star Wars est aujourd’hui l’une des franchises les plus connues du monde. Tellement de gens ont vu, au moins un peu, du Star Wars. On a tous nos bons et mauvais souvenirs de la franchise, notre avis sur quel film est le meilleur… Et justement c’est quelque chose de pasionnant : il y a tellement de gens qui aime Star Wars à travers le monde qu’on peut se demander comment une seule fiction peut contenter autant de personne ? La réponse est simple : elle le fait parce que chacun y voit quelque chose de différent.

Ce qui est bien avec les œuvres hyper connues comme Star Wars, c’est qu’elles peuvent servir de test de Rorchach : on en apprend beaucoup sur les gens quand on demande « que voyez-vous dans Star Wars, à votre avis c’est quoi le sous-texte ? Quel message vous en tirez ? ».

En sociologie des médias on explique ça avec le concept de codage/décodage. C’est ce que je vais essayer de vous faire comprendre aujourd’hui : comment les différents publics, en fonction des époques, de leur idéologie, de leur nationalité, ont vu Star Wars de manière très différente. Et ça sera intéressant que vous vous posiez la question : qu’est-ce que vous avez vu dans Star Wars ?

Cet article a été inspiré de cette série de tweet de Jen Bartel, illustratrice de talent ayant entre autre participé à quelques projets officiels autour de Star Wars. https://twitter.com/heyjenbartel/status/1532134947447836673

1°/ Le malentendu original

Différents chercheurs ont essayés de décrire la relation entre les producteurs d’une œuvre et le public. On peut dire que c’est une relation asymétrique, qui ne se résume pas à « émetteur → récepteur ». Il y a de l’idéologie qui rentre en compte, des conflits, des négociations… Pour comprendre comment Star Wars a été reçu je voulais vous expliquer le concept de codage/décodage. Ce modèle a été proposé par Stuart Hall, appartenant au courant des Cultural studies. L’idée générale est que chaque spectateur interprète en fonction de codes sociaux qui lui sont propre, mais qu’il y a des codes plus communs que d’autre. C’est le propre d’une société d’avoir des idées plus légitimes que d’autres, des idées qui façonnent les institutions et les individus, et ensemble elles forment une idéologie dominante. Dominante ne veut pas dire omniprésente : un auteur peut donner un message qui va à l’encontre des idées dominantes, et le spectateur peut contester l’idéologie dominante grâce aux œuvres qu’il va observer.

Stuart Hall, sociologue qui a proposé le modèle du codage/décodage.

S. Hall a ainsi proposé de voir les médias, notamment les œuvres audiovisuelles, comme on verrait un signal informatique : d’un côté les producteurs créer un discours, essaie de le faire passer avec un message codé et le spectateur le reçoit, le décode plus ou moins bien, et en retire un autre message [1]Ce modèle à évidemment été mis à l’épreuve empiriquement (et continue aujourd’hui à l’être), par exemple avec des focus-groupes où on regarde comment les différents publics … Continue reading.

Les créateur·ices font passer leur code en espérant que le public pourra le déchiffrer. Et le spectateur, en fonction de sa nationalité, son genre, son milieu social, le déchiffrera et en comprendra un sens plus ou moins proche de ce que voulaient faire passer les créateur·ices. Hall décrit 3 types de décodage :

  • hégémonique : le spectateur utilise le même code que le producteur et accepte directement le sens qui a été codé.
  • négocié : le spectateur accepte certains éléments du code dominant mais en refuse d’autres.
  • oppositionnel : le spectateur est en rupture totale avec le sens dominant, ou comprend un message complètement différent.

Et là où c’est intéressant, c’est que parfois c’est précisément l’idéologie dominante qui va provoquer un décodage négocié ou oppositionnel chez le spectateur. Vous me voyez venir : c’est je pense ce qui est arrivé à Star wars.

Si Star Wars a eu un énorme succès, il faut remarquer que ses fans (surtout au début) n’étaient pas n’importe qui. Il s’agissait pour la majorité d’hommes blancs étasuniens, ayant grandi dans les années 60-70 et une culture chrétienne. Logiquement, ce sont eux qui se sont le plus identifié à Luke : un jeune héros ayant des facultés d’élu, qui ne peut accomplir son plein potentiel à cause d’une famille trop protectrice et un gouvernement tyrannique. Et surtout, le film a raisonné avec un des genres à la mode des années 70 : le western.

Ronald Reagan en chapeau de cowboy
A la fin des années 70 aux États-Unis, une star de western est devenu présidents, ça ne s’invente pas !

Le western, c’est une histoire qui prend place dans de grands espaces, trop vastes pour être explorées ou connu, et montre des personnages comme des contrebandiers, des tribus sauvages, des camps militaires fortifiés… Un monde très individualiste, où l’État de droit est absent et chacun doit lutter pour sa propre survie[2]Pour plus d’exemple de code de western présents dans Star wars : https://www.monstersandcritics.com/movies/ten-ways-star-wars-is-a-western. Pour vous dire à quel point c’était LE genre dominant aux US, la décennie 70 comptait pas moins de 29 séries de western en diffusion ! Alors forcément, un univers de Science-fiction qui mélange des archétypes de western avec une histoire d’élu du bien, ça allait cartonner. Et c’est pas tout : la trilogie originale est sortie au plus fort de la guerre froide, après que le maccarthysme ait combattu tout culture qui n’était pas capitaliste et chrétienne aux États-Unis. Forcément ça a eu des conséquences dans toute la société, y compris la façon dont le public percevait ces films au moment de leur sortie.

Si Star Wars reprenait des éléments du western, il faut se rappeler que George Lucas a codé des éléments pacifistes et d’anti-impérialistes dans son univers, et n’embrassait pas forcément l’idéologie dominante de l’époque. Son but était de diaboliser la guerre, pas de transformer les soldats et les contrebandiers en héros. Mais puisque les films mettaient en avant une guerre, ça risquait d’être décodé avec des yeux pas forcément pacifistes.

L’imagerie de la bataille avec les ewoks a été inspiré par la Guerre du Viet-Nam, et c’est les rebelles qui sont du bon côté.

Imaginez quand même que quand le Retour du Jedi sort (en 1983), on est en pleine révolution conservatrice, Reagan a triomphé aux élections et relance à fond le nationalisme américain le plus pur. Est-ce que vous pensez que le film va être interprété comme une critique de la guerre au Viêt-Nam ? L’histoire d’une grande puissance impérialiste qui se bat en forêt tropicale contre une bande de courageux résistants, beaucoup moins nombreux et armées… On peut faire pas mal de parallèles, mais ça risque de pas vraiment plaire au patriotisme américain[3]Vous trouvez que c’est moi qui interprète n’importe comment ? Eh bien je vous encourage à écouter vous-même ce qu’en disent George Lucas et James Cameron : … Continue reading. A la limite on peut faire le parallèle avec la guerre d’indépendance américaine, et ça tombe bien cette fois ce sont les étasuniens qui ont le beau rôle. Pour le dire simplement : le décodage le plus répandu était un décodage négocié où le public passait à côté de la portée politique des films qu’avait essayé de faire passer Lucas. Même si les fans non blancs, non masculins et non américains de la trilogie originale ont peut-être interprété l’histoire différemment, ils étaient minoritaires car la base de fans était principalement dominée par des hommes qui avaient intériorisé l’idéologie de la guerre froide [4]A partir de là ça peut être intéressant de quitter les États-unis et de voir comment les cultures qui en sont très différentes ont reçu les films. Voilà par exemple un article sur la … Continue reading.

Malgré ce décalage d’interprétation, d’autres messages ont pu bien passer et la franchise a eu le succès qu’on connaît. Mais ce malentendu entre Lucas et les fans a commencé à clairement se voir à partir de 1999 et la seconde trilogie.

2°/ La prélogie et le divorce avec le décodage initial

Le concept de codage/décodage est utile pour comprendre ce qu’il s’est passé : G. Lucas créer un univers, une histoire, des personnages. En tant que créateur il réfléchit au sens de chacun de ces éléments, aux messages qu’il veut faire passer, etc[5]Il s’est notamment inspiré de divers événements historiques, pour plus d’informations : https://www.history.com/news/the-real-history-that-inspired-star-wars. Et autant, beaucoup de spectateurs sont passés à côté du message politique des trois premiers films sorties, autant c’était impossible de passer à côté pour les trois suivants.

La liste des films par ordre de sortie

Les épisodes I, II et III ont globalement été moins appréciés que la trilogie originale, et parmi les raisons il y a ce décalage d’interprétation. Exit les personnages de western, parti le côté « chevalier élus par les dieux », et bonjour les intrigues politiques. C’est pas uniquement déroutant pour les fans de la première heures, ça va à l’encontre de leur vision de l’histoire. Ils ne peuvent plus décoder les films de la même manière qu’avant, ça ne colle plus.

« Comment une république est devenue un empire » c’était le fil rouge de cette seconde trilogie, avec beaucoup de parallèles avec le monde politique américain. Plusieurs présidents du parti républicain (Nixon, Bush…) se retrouvent dans le personnage de l’Empereur[6]Précisément, le personnage est surtout inspiré de Nixon avec des éléments de Hitler et du régime nazie. Ce qui est lourd de sens : c’est pas normal qu’un régime dit démocratique … Continue reading, ses discours autoritaires et manichéens, et le message politique est plus explicite que sur les films précédents.

Certaine personne (comme moi) ont été sensible a ce changement de ton et d’autre l’ont refusé en bloc. Parce qu’accepter ça peut impliquer que le candidat pour lequel on a voté et comparable à un dictateur, que les rebelles (syndicalistes, féministes…) sont les vrais gentils de l’histoire… Et pourtant Lucas n’a pas un message si différent de celui qu’il avait codé au départ, c’est juste que c’est plus difficile à tordre pour en tirer un message conservateur. Pas impossible, mais clairement plus compliqué.

Finalement le sens le plus répandu à partir de là semble à nouveau tenir du décodage hégémonique, mais il est sensiblement différent du précédent : moins individualiste, moins mystique, plus pacifistes. Ce n’était pas prévu au départ, mais le fait que l’épisode III sorte dans l’Amérique de l’après-11 septembre, la même année que George Bush envoie ses troupes en Irak… D’un coup la portée géopolitique des films devient beaucoup plus concrète, et clairement pas à la faveur des USA. En faisant ces films, l’auteur à ré-affirmer son opposition au nationalisme et au bellicisme. Les accusations récentes que Disney aurait « rendu Star Wars woke » ou pire « rendu star wars politique ! », ça ne date donc pas d’hier, et c’est toujours aussi ridicule.

Bien sûr, apprécier ou pas une œuvre dépend de plein de facteurs, pas uniquement de si on accepte le message politique présenté. Mais en revoyant la prélogie récemment, ça m’a frappé à quel point la première interprétation majoritaire était battu en brèche. Et je me demande aussi encore où la novelle trilogie (épisode 7,8 et 9) voulait en venir niveau thématiques, mais je préfère ne pas ouvrir ce sujet houleux…

Le mot de la fin :

Je trouve ça passionnant de voir comment chaque spectateur s’est approprié Star Wars, et en a retiré des choses souvent différentes que son auteur. Que ce soit les aspects anti-impérialistes, anti-autoritaires, le discours (gauchiste!) n’a pas forcément été accepté tel quel par tous les spectateurs, qui ont pu en retirer des messages plus religieux, plus réactionnaires… En somme, chacun a pu projeter dans le côté obscur de la Force ses propres ennemis.

Je ne pense pas qu’une œuvre comme Star Wars à un « vrai sens », une seule interprétation valable. Le sens est celui que le public lui donne, et si des interprétations deviennent concurrentes, ça devient une lutte sociale pour dire que c’est ce message qu’il faut retenir plutôt que tel autre.

Une chouette vidéo de Bolchegeek qui parle bien de ça.

À titre personnel, je trouve ça dommage que pour une histoire qui dénonce tellement l’autoritarisme il y a autant de fans qui soit encore aujourd’hui des suprémacistes blancs. Je trouve ça dommage qu’autant d’acteurs (et surtout d’actrices) soit harcelés à la moindre occasion. J’espère que Star Wars continuera d’être interprété de bien d’autre manière que la vision conservatrice originale. Je suis pas du genre à débattre pendant des heures pour dire que tel épisode est meilleur qu’un autre, mais ça, rappeler ce codage présent depuis le début, je pense que ça vaut le coup de s’y attarder.

Personne par la guerre ne devient grand.

Maître Yoda – Star Wars : Episode 5 – L’empire contre-attaque,

Réferences

Réferences
1 Ce modèle à évidemment été mis à l’épreuve empiriquement (et continue aujourd’hui à l’être), par exemple avec des focus-groupes où on regarde comment les différents publics interprètent une même œuvre. On peut citer par exemple par exemple les travaux de David Morley sur le magazine d’actualités Nationwide, le travail de J. A. Radway sur les livres de la célèbre collection Arlequin, et plus récemment les travaux de Nera et Yzerbyt sur le film Joker.
2 Pour plus d’exemple de code de western présents dans Star wars : https://www.monstersandcritics.com/movies/ten-ways-star-wars-is-a-western
3 Vous trouvez que c’est moi qui interprète n’importe comment ? Eh bien je vous encourage à écouter vous-même ce qu’en disent George Lucas et James Cameron : https://www.youtube.com/watch?v=Nxl3IoHKQ8c
4 A partir de là ça peut être intéressant de quitter les États-unis et de voir comment les cultures qui en sont très différentes ont reçu les films. Voilà par exemple un article sur la manière dont ça a été reçu en Bulgarie : https://journals.openedition.org/monderusse/7947
5 Il s’est notamment inspiré de divers événements historiques, pour plus d’informations : https://www.history.com/news/the-real-history-that-inspired-star-wars
6 Précisément, le personnage est surtout inspiré de Nixon avec des éléments de Hitler et du régime nazie. Ce qui est lourd de sens : c’est pas normal qu’un régime dit démocratique partage autant d’éléments communs avec les pires dictatures.

2 réponses à “Que voyez-vous dans Star Wars ?”

  1. Je trouve que c’est intéressant mais je trouve que, pour une fois, contextualiser est une erreur.
    D’ailleurs, certes, Lucas parle de la guerre au Vietnam mais il rajoute ensuite que c’est la même chose depuis des centaines d’années.

    Lucas utilise des schémas narratifs et des archétypes extrêmement classiques. Il le fait certes très bien mais c’est du déjà vu des épopées antiques aux romans de fantasy en passant par les romans de chevalerie et les shonens.
    (Je crois d’ailleurs que c’est une des très nombreuses raisons pour lesquelles la postlogie est ratée: ls ont essayé de refaire le même schéma)

    • Le but entier de l’article est de voir comment un contexte social influence une lecture, et c’est une erreur de contextualiser selon toi ? Évidemment il faut savoir être prudent, par exemple ne pas associer la réplique « si vous n’êtes pas avec moi, tu es contre moi » à Bush parce que c’était pas à lui que ça faisait référence mais à la binarité de l’esprit en général.

      Il faut comprendre que oui il y a des archétypes dans la fiction, mais ils sont pas distribué de la même manière selon les genres, et j’insiste sur le fait que la trilogie original était bourré de schéma classique de western, un genre qui est le cœur même de l’esprit cowboy individualiste américain. Or la prélogie c’est justement des films qui n’utilisait presque aucun des archétypes du western, et qui montrait les débats politique en train de se faire, ce qu’on voit très rarement dans le genre western. Pour moi ça serait une erreur de tout réduire au schéma les plus simples, de s’arrêter à « c’est la quête du héros et basta », parce que ça ne permet pas de comprendre pourquoi il y a eu des interprétations divergentes.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.