Islamo-gauchisme à l’université ? (non) – Exemple de Sciences Po Grenoble.

Difficulté : 3/5

Y a-t-il un problème de liberté d’expression à l’université ? Est-ce qu’il y aurait une police de la pensée qui empêcherait les gens de tout dire au nom de la science ? Les professeurs sont-ils complices des terroristes ? C’est ce que certains essaient de nous faire croire, et ils ont beaucoup d’écho dans les grands médias. Après l’assassinat de Samuel Paty, les « collages de Sciences Po Grenoble » et le battage médiatique qui s’en est suivi font figure de cas typiques. Dans ce genre de moments polémiques, on prend rarement le temps d’analyser le fond des choses, mais aujourd’hui c’est ce que je vais tenter de faire.

Dans les universités françaises (et américaines avant elles), il y aurait un vent de censure. On ne pourrait plus débattre de certains sujets, la liberté académique [1]La liberté académique est la liberté, pour le personnel universitaire notamment, d’enseigner ce qu’ils veulent sans subir de pressions économiques, politiques ou autres. En France on … Continue reading des professeurs ne serait plus garantie, en somme : on ne peut plus rien dire ! Mais d’où émane cette censure ? D’un gouvernement autoritaire [2]https://www.mediapart.fr/journal/international/130321/guerres-culturelles-les-sciences-sociales-sont-prises-pour-cibles-du-bresil-la-pologne ? Est-ce que le danger viendrait des réductions de budgets, de la précarisation croissante de l’université [3]https://universiteouverte.org/2020/09/25/loi-de-programmation-de-la-recherche-une-loi-de-precarisation/ ? De la banalisation des discours réactionnaires en France ? Non, ça serait une censure qui viendrait de l’extrême gauche, des islamo-gauchistes, des social justice warriors, des wokes, des nouveaux censeurs, des militants intersectionnels… Une nouvelle expression est inventée tous les mois pour désigner cet ensemble flou de personnes qui partageraient une même idéologie et les mêmes méthodes dangereuses.

Dans ce billet, nous allons nous pencher sur l’exemple récent de sciences po Grenoble pour montrer en quoi les polémiques de ce genre sont une arnaque, un hareng fumé qu’on jette dans le débat public pour fausser certains débats scientifiques. Espérons que la présentation du schéma classique de ce genre d’affaires aidera à prévenir l’emballement médiatique sur les suivantes. Commençons par une mise en contexte plus général.

1/ Panique sur l’idéologie à l’université

Depuis quelques mois, l’enseignement public est la cible de plusieurs polémiques ; la dernière en date consistant à accuser les professeurs, notamment les professeurs d’université, de complicité avec le terrorisme islamique, d’être des vilains islamo-gauchistes. Ce mot-valise suggère un lien entre les idées de gauche et l’islam voire l’islamisme. Et si le terme est surtout utilisé à l’extrême droite, depuis quelques mois il est employé par le gouvernement. Une fois qu’un professeur est repéré, on affiche son nom et on le traîne dans la boue. Il se met en place une pression pour que leurs supérieurs les renvoient (comme ce fut le cas pour Alice Coffin). On le traite d’extrémiste, de quelqu’un ayant une idéologie dogmatique, qu’il faut renvoyer pour garantir la liberté d’expression sur les campus. Au passage, on désigne différents syndicats étudiants comme complices et acteurs de cette idéologie qui détruirait l’université. Ces vagues de dénigrement sont alimentés par les différentes polémiques, toujours en lien avec la liberté d’expression sur les campus.

Je l’ai dit dans une vidéo, la liberté d’expression ne doit pas être un totem, une incitation à tout dire par principe, et encore moins une excuse pour insulter tout le monde. Quand l’extrême droite revendique la liberté d’expression, elle ne parle pas du tout de la même chose que celle que défend la gauche. Ils disent n’importe quoi et, si on les critique, c’est bien la preuve que ceux qui les critiquent n’aiment pas la liberté[4]Comme pour Zemmour, plus on le condamne pour incitation à la haine raciale, plus il peut servir son discours de victime de la bien-pensance, et plus CNews a envie de lui donner la parole, etc. Pile … Continue reading. Mais lorsqu’on débat des concepts scientifiques, on ne parle pas d’opinion personnelle, parce qu’il y a une recherche sur le sujet, qui permet d’objectiver les choses. Exemple ici, au sujet du racisme :

Capture d’écran d’une interview de François Héran sur Médiapart, histoire de donner une idée de ce que peut être une bonne preuve de racisme. https://urlz.fr/ftRp

Alors pourquoi tant de scandale ? Ces polémiques sont avant tout des polémiques médiatiques hors-sol par rapport à la réalité de la recherche, partant d’un terme flou et accusateur. Dans le fond, il s’agit d’un type particulier de panique morale. Pour son inventeur, le sociologue Stanley Cohen, une panique morale surgit quand « une condition, un événement, une personne ou un groupe de personnes est désigné comme une menace pour les valeurs et les intérêts d’une société ». Pour les paniques morales sur l’islamo-gauchisme, on a les boucs émissaires qui sont ces gens qualifiés de « nouveaux censeurs », qui sont plus ou moins proches des études de genre, postcoloniales ou juste de gauche[5]Le problème c’est que ce genre de paniques morales ne propose quasiment jamais de tentative de définition précise. C’est un amalgame entre plusieurs groupes très hétérogènes, c’est … Continue reading. De l’autre côté on trouve les entrepreneurs de morale qui vont déclencher ces paniques morales. Des personnes à la marge du champ universitaire, voire carrément extérieures, qui ont le pouvoir de définir des normes et constatent que quelque chose semble sortir de ces normes. Des gens qui n’essayent même pas d’argumenter sur le terrain scientifique, mais plus sur le terrain moral et politique. En l’occurrence, ce sont des personnes qui refusent de voir certaines formes de discrimination et qui paniquent à l’idée que des chercheurs démontrent l’existence de ces discriminations. Pour empêcher cela, ils vont médiatiser leur peur dans l’espace public, via une panique morale.

Les insultes répétées en boucle, ça finit par pourrir la vie. Le fait qu’on les médiatise en plus, ça finit par pénaliser tout le débat public. (dessin de Aurel)

Pour faire crédible, on fait semblant d’avoir un concept pour l’expliquer ; l’islamo-gauchisme n’est que l’exemple le plus récent [6]En vérité l’extrême droite traite de noms d’oiseaux diffamatoires ses opposants depuis longtemps. L’exemple historique le plus célèbre étant le « judéo-bolchévisme ». Mais ces concepts fumeux ne sont jamais fondés sur une enquête rigoureuse des faits, des idées réellement défendues par un groupe [7]Plus exactement, personne ne se revendique islamo-gauchiste au départ. Mais quand ça devient une insulte récurrente, on peut être tenté de se revendiquer islamo-gauchiste pour la blague. C’est … Continue reading, bref c’est pas très sérieux. Pour rendre valable le terme islamo-gauchiste, on devrait définir précisément ce que signifient « islamisme » et « gauchisme », sur la base d’un large corpus de textes, avec des auteurs qui auraient explicitement tenté de rapprocher les deux traditions théoriques… mais non. Et vous savez pourquoi on exige tout ça pour rendre un concept valable ? Parce que c’est comme ça qu’on fait avec tous les autres concepts ! Ceux qui l’ignorent arrivent juste à démontrer qu’ils ne connaissent pas les sciences sociales ou la philosophie des sciences. Et en général ce sont les mêmes qui contestent l’existence de telle ou telle discrimination.

Pour masquer le manque de rigueur il faut renverser l’accusation, pour que la honte change de camp. Les gens harcèlent ? Non, c’est la cancel culture[8]Oui, ça aussi c’est un terme valise qu’utilise l’extrême droite pour mettre dans le même panier tous ses opposants. qui fait qu’on peut plus rien dire ! Des chercheurs sont militants républicains ? Non, c’est les autres qui sont militants séparatistes ! Ce sens de l’accusation facile, c’est bien ça qui réduit toutes les situations en deux camps opposés, en ce moment ça serait pro et anti musulmans. Par exemple dire « Je suis Charlie, et vous ? » oblige à se justifier si jamais on dit « moi non ». On va nous dire « quoi, mais tu soutiens les terroristes islamistes alors !? » Et si c’est un musulman qui refuse de se dire Charlie, horreur ! Avant même de pouvoir s’expliquer, il se fera taxer d’ennemi de la République, de séparatiste, de complice du terrorisme, etc. Et les polémiques autour de l’université sont en plein dans cette configuration.

J’ai repéré trois étapes dans ce genre d’affaire. Étape 1 : une personne livre son opinion, son analyse personnelle sur un sujet de société. Mais en le faisant, elle fait preuve d’un manque de rigueur scientifique sur un sujet bien documenté. Par exemple le racisme (ou une autre discrimination), l’histoire des idées, la philosophie des sciences, etc. On lui explique que sa vision n’est pas celle du consensus scientifique sur le sujet : par exemple, que ce n’est pas parce qu’une blague ne se voulait pas raciste qu’elle ne transporte pas des représentations du monde objectivement racistes. Je précise bien que la personne ne fera pas preuve d’un manque de rigueur si elle fait une mauvaise blague, mais si elle soutient envers et contre tout qu’elle est inoffensive[9]Sur l’humour : https://uneheuredepeine.blogspot.com/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html. Étape 2 : un événement se passe à l’université, et une personne va être mise à l’écart de quelque chose pour son manque de rigueur scientifique. Ça peut être une conférence, un groupe de travail, ou simplement quelqu’un qui va dire publiquement « il manque de rigueur, lui ». Une blague raciste n’est pas en soi un motif d’exclusion (pas d’ordre scientifique en tout cas), mais si ça montre que son auteur se fiche des faits scientifiques, on évitera de l’inviter à une conférence du style « qu’est-ce que le racisme ? »[10]Le contexte universitaire est important, puisque c’est un espace fondé (entre autres) sur la rigueur scientifique. Ce n’est pas un endroit où tous les discours ont la même valeur. Autrement … Continue reading. Et là commence l’instrumentalisation, la confusion entre le débat scientifique et le débat politique.

Arrive enfin l’étape 3 : l’événement va être médiatisé et repris par des personnes pour servir leur agenda politique. On va construire un narratif en sélectionnant les éléments qui donnent une vision très partiale des choses, pour donner un angle très orienté de l’événement. Bien souvent, la mise à l’écart sera appelée censure, le débat scientifique deviendra une question de liberté d’expression. Pour reprendre l’exemple précédent, on pourra avoir quelqu’un qui sera invité dans les médias parce qu’il a été « censuré par les bien-pensants, tout ça pour une blague, ces gens n’ont pas d’humour, et en plus ils sont plus racistes que les racistes ! » [11]Je n’aime pas faire de la pub pour ce genre de discours, mais puisqu’il faut bien donner un exemple (mais attention c’est très pénible à lire) : … Continue reading Des médias d’extrême droite pourront faire leurs Unes accrocheuses : « Censure à l’université, enquête sur ces gens CONTRE l’humour, ces gauchistes qui ruinent la France ! », les gens sont en colère, ça fait réagir, ça fait vendre… Les personnes mises à l’écart vont ainsi prendre à partie l’opinion publique en lui donnant une vision très orientée de la situation et profiter de la pression que ça va générer. Dans tout ce battage médiatique, on aura bien quelques personnes pour rappeler le consensus scientifique, ou ce qui s’est passé précisément dans l’affaire dont il est question. Mais d’une part ils feront toujours moins de bruit que les autres, d’autre part ils participeront à médiatiser une affaire qui aurait pu rester un non-événement. [12]Des gens sont tous les jours mis de côté pour leur manque de rigueur scientifique, sans que l’extrême droite s’en émeuve. Mais lorsqu’il y a un cas pouvant servir son agenda, là ça … Continue reading

Un chômeur qui braque une banque ils appellent ça un « délinquant »
Comment appeler un banquier qui vient de braquer les élections ?
J’crois pas en c’truc qu’ils appellent « la liberté d’expression »,
Ça ne fonctionne que lorsqu’il s’agit d’insulter les musulmans…

Kery James – À la Idéal J

En fait, chaque affaire prise indépendamment ne prouve rien. Mais puisque les nuances, les remises en contexte ça prend du temps… les gens qui suivront ça de loin auront tôt fait d’y voir une récurrence, une tendance générale. A force d’entendre souvent « on peut plus rien dire, on nous censure », on finit par y croire… Mais voilà : une suite d’anecdotes hors contextes, de cas mal documentés, ce n’est pas suffisant pour prouver une tendance générale. Et c’est bien pour ça que les universitaires ont autant réagi quand la ministre de l’Enseignement supérieur Frédérique Vidal s’est mise à cautionner cette idée d’islamo-gauchisme. Elle venait de montrer qu’elle non plus, la rigueur scientifique ne l’intéressait pas, lui préférant ainsi les paniques morales réactionnaires validant son agenda politique.

L’idée n’est pas pour ces conservateurs de montrer que leur vision du monde est la meilleure ou la plus solide, mais que les progressistes sont détestables. C’est pourquoi les mots utilisés sont si outranciers, si vagues, et les accusations si graves. On va parler de professeurs censurés, virés pour avoir défendu la République, c’est grave comme accusation ! Le but est de viser directement l’affect de l’auditoire avec des formules chocs, peu importe s’il y a aucune preuve solide derrière. D’ailleurs si on essaie de trouver les très rares cas où un chercheur est renvoyé de son université, il semble que ça soit plus souvent pour avoir été trop progressiste [13]Source à retrouver ici : https://racismes.hypotheses.org/209. Encore une fois, avant de paniquer au sujet de cet islamo-gauchisme universitaire, il faudrait pouvoir définir clairement ce qu’on entend par là et ensuite fournir les preuves de son existence[14]Comme dirait l’histoire de la dent d’or : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. » https://skeptikon.fr/videos/watch/2e581490-f55c-429d-beab-9d057538101c. Des vraies preuves qui iraient au-delà d’anecdotes hors contextes montées en épingles, comme ce fut le cas le mois dernier à Grenoble.

2/ Islamophobie à l’IEP de Grenoble, un cas d’école

Alors, qu’est-ce qui a pu se passer à Sciences Po Grenoble (Institut d’études politiques, IEP de Grenoble) pour que ça devienne un sujet national ? Si vous êtes abonné, je vous renvoie à l’enquête de David Perrotin sur Mediapart [15]https://www.mediapart.fr/journal/france/110321/accusations-d-islamophobie-la-direction-de-sciences-po-grenoble-laisse-le-conflit-s-envenimer pour plus d’info. On va reprendre les trois étapes citées dans la partie précédente.

Étape 1 : un échange de mails, un débat scientifique (mais pas pour tout le monde)

L’histoire démarre en novembre 2020, dans l’équipe enseignante de l’IEP de Grenoble. Dans le cadre de l’organisation de la « Semaine pour l’Égalité et contre les discriminations » se trouvait un groupe de travail interne appelé « Racisme, islamophobie et antisémitisme ». Klaus K.[16]Je ne mettrai pas les noms des protagonistes mais je mettrai quand même, pour qu’on l’identifie, le prénom de Klaus K. Dans la mesure où ce dernier a fait la tournée des plateaux … Continue reading, professeur d’allemand, décide d’entrer dans ce groupe de travail, non pas pour aider à l’organisation mais pour contester la présence du terme « islamophobie » [17]Au vu de son goût pour la provoc, j’ai même envie de dire que c’est quelqu’un qui aime provoquer la polémique pour la polémique. En témoigne sa phrase dans le fameux groupe de … Continue reading. Pour lui, ce terme n’était pas très sérieux, une caution qui sert les islamistes mais qui ne reposerait sur rien. Ils auraient pu en débattre sur le terrain des concepts puisqu’ils sont professeurs, dans un établissement qui s’appelle SCIENCES Po. C’est ce qu’a fait une membre du groupe de travail par mail : il lui paraissait légitime d’employer le terme « pour désigner des préjugés et des discriminations liés à l’appartenance, réelle ou fantasmée, à la religion musulmane, associés ou non à une discrimination et des préjugés liés à l’assignation raciale (que désigne le terme générique de racisme). » (extrait de l’échange de mails).

Avant de citer la réponse de Klaus K. je vous demande de bien vous souvenir que c’est un professeur diplômé, duquel on attend un argumentaire qui fasse appel à la raison, qui mobilise des preuves d’ordre scientifique (des articles universitaires par exemple). Allons-y : « Je refuse catégoriquement de laisser suggérer que la persécution (imaginaire) des extrémistes musulmans (et autres musulmans égarés) d’aujourd’hui ait vraiment sa place à côté de l’antisémitisme millénaire et quasi universel […] J’ai décidé que, au cas où le groupe déciderait de maintenir ce nom absurde et insultant pour les victimes du racisme et de l’antisémitisme, je le quitterais immédiatement. […] je le confesse, je n’aime pas beaucoup cette religion, parfois elle me fait franchement peur, comme elle fait peur à beaucoup de Français (sommes-nous donc de vilains islamophobes ?), mais je n’ai jamais jamais jamais ressenti de ma vie la moindre antipathie ou le moindre préjugé envers les hommes et les femmes qui pratiquent cette religion (j’en connais de nombreux). »

Voilà, pas d’arguments, juste de grandes déclarations de ressentis personnels, face à des chercheurs et à leurs études universitaires [18]Le schéma classique d’un débat avec l’extrême droite : t’arrives avec des faits, recueillis et agrégés par un chercheur, un professionnel dont c’est le métier, qui a réfléchi aux … Continue reading. Est-ce que ça vous étonne si je vous dis que ça n’a pas convaincu ses collègues ? Mais ça ne s’arrête pas là. Ces mails ont été partagés publiquement sur le site personnel de Klaus K. (il en est fier apparemment) [19]En faisant ça sans rien demander à personne, c’est bien lui qui en premier lieu a mis en danger ses collègues, c’est bien lui qui a rendu la chose plus visible. À noter que la collègue qui a … Continue reading. Rappeler le consensus scientifique n’aura finalement pas permis à l’atelier de se faire comme prévu (il a finalement changé de nom). Et ça, c’est à cause du harcèlement de Klaus K. et son collègue Vincent T. [20]Vincent T. qui n’était pas dans le groupe de travail, Klaus a juste ramené son ami pour se donner un soutien dans la conversation. Et plutôt que de donner des arguments plus complexes, ils ont … Continue reading, pas pour des raisons scientifiques.

Étape 2 : le goût de la provocation… qui engendre de la provocation

Mais le professeur Klaus K. ne pouvait en rester là. À savoir qu’il met un point d’honneur à blasphémer l’islam dans ses cours d’allemand, en mélangeant culture arabe, terrorisme islamiste et population musulmane française. Dire des choses qui ne se basent sur aucune enquête scientifique ? Mais ce n’est que sa liberté pédagogique qu’il exerce, rien de plus. Et si on le critique pour ça, c’est qu’on participe à la cancel-culture-bien-pensante (quoi que ça veuille dire). Et provocation après provocation, un mensonge après l’autre, élèves et syndicats commencent à trouver ça plus que limite. Or c’est le rôle des syndicats de protéger des étudiants qui n’ont pas à subir les obsessions islamophobes de leur professeur.

Oui il a vraiment dit ça (sauf pour la parenthèse mais c’est comme ça que je le vois).

Début 2021, Vincent T. indique par mail dans le plus grand des calmes que tous les étudiants syndiqués ne sont plus invités à ses cours, une décision qui n’a pu être appliquée parce que c’est illégal. À la même période, Klaus K. envoie un autre mail disant entre autre « Je vois que ça commence à être une habitude chez vous, de lancer des fatwas contre vos profs »[21]Le mot « fatwas » désigne un avis juridique fondé sur les écritures coraniques. Cet enseignant semble vouloir dire qu’il y aurait une condamnation de sa personne de la part des islamistes, … Continue reading. Il signera par une formule qui rappelle bien son goût pour la provocation : « Un enseignant “en lutte”, nazi de par ses gènes, islamophobe multirécidiviste ». Autant dire que ça n’a pas aidé à calmer les tensions.

Et seulement là, arrive le fameux moment des collages. Le 4 mars 2021, on pouvait voir des feuilles collées aux murs de l’IEP avec les noms de deux enseignants de l’IEP. « Des fascistes dans nos amphis – Vincent T. et Klaus K. démission – L’islamophobie tue ». Je tiens à préciser pour ne pas me faire également traiter d’islamo-gauchiste que je trouve aussi la méthode condamnable, de toute manière ce collage a rapidement été retiré, tant mieux. Mais là tout s’enflamme : des membres du syndicat Unef Grenoble relaient l’image parce que pour eux c’est important de rappeler que l’islamophobie est un problème. Puis un amalgame se fait entre les colleurs de l’affiche [22]À l’heure actuelle on ne sait pas qui a fait ça, et on ne le saura sûrement jamais. Mais apparemment ça serait des autonomes, hors de toute organisation militante. Ayant fait mes études à … Continue reading, Union Syndicale Sciences Po Grenoble, Unef Grenoble et le bureau national de l’Unef. Rapidement, le sujet tendance de Twitter France devient #UnefDissolution, toute la classe politique réagit… L’Unef a eu beau sortir un communiqué pour expliquer un peu la situation, dire aux gens de ne pas tout confondre, qu’ils étaient contre l’islamophobie et le harcèlement, qu’ils n’avaient rien à voir avec ces collages… le mal était déjà fait. La machine médiatique se met en marche, les médias peu soucieux de la rigueur factuelle donnent la parole aux professeurs concernés qui peuvent raconter leur version de l’histoire, sans contradiction…

Extrait d’un journal local. Dans le milieu, on l’appelle « le Daubé », exactement pour ce genre d’article.

Étape 3 : trop tard, la séquence médiatique est lancée (jusqu’à la suivante)

Suite à ces collages, Klaus K. a pu dire que ses collègues ont voulu le « punir (…) pour avoir exprimé un avis différent de la doxa d’extrême gauche », que tout ça avait abouti à du harcèlement envers lui et son collègue Vincent, et que c’était bien eux les seules victimes de l’affaire. Eux, ils n’auraient fait que contester le terme d’islamophobie, et juste pour ça on aurait mis une cible sur leur tête. La preuve, aucun de ses collègues ne l’a soutenu (ce qui est faux), et les syndicats étudiants sont des séparatistes. Globalement, tous ceux qui ont entendu parler de cette histoire l’ont découverte à l’étape 3, c’est-à-dire avec la vision de Klaus K. uniquement. Évidemment, quand on a pas l’habitude des effets de cadrage de ce genre de polémiques, on se laisse facilement avoir. Si on prend l’histoire en route, qu’on nous dit « y’a eu des collages mettant en danger des enseignants », que le prof se fait passer pour un mec censuré, seul défenseur de la liberté d’expression face à des dogmatiques… automatiquement on a envie de se placer de son côté, de réagir, s’indigner à notre tour, etc. Et ça n’a pas loupé, l’indignation que ça a provoquée a d’ailleurs menée à du harcèlement envers tous les professeurs de l’IEP, accusés d’islamo-gauchisme, d’être des idéologues qui n’ont rien à faire sur les campus, mais aussi envers les syndicats

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Et là on voit bien le retournement de l’accusation : les harceleurs deviennent les harcelés, les harcelés des harceleurs, les défenseurs du concept d’islamophobie des défenseurs de l’islamo-gauchisme… C’est compliqué, confus ? C’est normal, c’est fait pour produire ce genre de confusion, pour vider les mots de leur sens. Ça doit devenir un réflexe de se demander : de quoi on parle précisément ? Est-ce qu’on a le contexte ? Est-ce qu’on a entendu la version des faits, les arguments des uns et des autres ? Celui-là qui en appelle à la censure et l’atteinte à la liberté d’expression, il ressemble pas mal à tous les autres qui en appelaient à la censure[23]Si vous ne saviez pas, le mécanisme de réactance, s’il est bien exploité, permet de faire adhérer l’auditoire à un discours indépendamment du contenu, juste en prétendant se faire … Continue reading et la liberté d’expression à tort… il en a la rhétorique en tout cas. Pour rester sur le factuel, Klaus intervient sur le site d’extrême droite Atlantico, et la communication de l’IEP n’hésite pas à promouvoir ses discours. Tout son discours « seul contre tous » s’effondre bien vite à l’épreuve des faits. Alors que penser des autres polémiques sur la liberté d’expression à l’université ? Que penser des médias qui font de ces discours leur fonds de commerce au détriment des faits et du contexte, comme CNews ? [24]Dans un journal sérieux, quand on est pris en flagrant délit de mensonge, on te met à l’écart. Sur CNews, on t’offre un poste : Klaus K. disait : « Juste après l’émission … Continue reading. J’espère que cette affaire, maintenant que vous avez plus d’éléments, vous aura donné à réfléchir.


Conclusion : arrêtons ces polémiques inutiles

Beaucoup de personnalités ayant condamné ces collages n’ont pas pris le temps de s’interroger sur tous les aspects, et n’ont ainsi pas pris position sur les autres harcèlements, sur l’idéologie mortifère défendue par Klaus K. et Vincent T. et leur manque de rigueur ayant abouti aux collages. Résumer les événements comme l’affaire des collages de l’IEP de Grenoble à une illustration d’un problème de liberté d’expression, c’est se tromper de sujet. Défendre unilatéralement les professeurs dont les noms ont été affichés sans même essayer de plus se renseigner sur l’affaire, c’est exactement l’inverse de l’esprit critique. Attaquer les recherches portant sur les dominations sous couvert de liberté académique, c’est une manière de défendre des idées réactionnaires et discriminantes.

Beaucoup de gens qui ont donné leur avis sur cette affaire devraient faire preuve de plus de vigilance, et les journalistes devraient apprendre à mener une enquête avant de donner des tribunes à n’importe quel discours. S’indigner des collages, tout en ignorant qu’à cause de cette même affaire une professeure est harcelée pour avoir rappelé un consensus scientifique[25]https://blogs.mediapart.fr/edition/fac-checking/article/140421/sciences-po-grenoble-un-repaire-d-islamogauchistes, ça en dit long sur le manque de rigueur et d’honnêteté de certains. Après leur indignation initiale, combien de ceux ayant accusé l’Unef sont revenus sur leurs affirmations ? Combien sont seulement au courant qu’il leur manquait une grande partie des informations avant de parler ? Peu importe, ils sont déjà passés à la panique morale suivante, puis à celle d’après… Le sujet de l’islamophobie en France ? Le consensus scientifique ? La précarité étudiante[26]Comme disait Usul, le fait de ne donner la parole aux syndicats étudiants que pour des polémiques stériles empêche de leur donner la parole dans un moment où on en aurait bien besoin : … Continue reading ? Peu importe, les polémiques s’enchaîneront toujours plus vite que les débunkages. J’espère donc vous avoir aidé à aiguiser votre autodéfense intellectuelle sur cette question.

Quand quelqu’un dit qu’il pleut et quelqu’un d’autre dit qu’il fait beau, votre travail de journaliste c’est d’aller à la putain de fenêtre pour voir ce qu’il en est.

Le prof de journalisme de Sally Claire

On pourrait faire un article à chaque nouvelle polémique, mais ça serait bien qu’on donne moins de crédibilité aux gens qui invoquent tous les quatre matins la liberté d’expression ou la censure sans arguments valables. Qu’ils soient universitaires ou éditorialistes d’ailleurs. Parce qu’à un moment toutes ces polémiques sur la liberté d’expression ou le « politiquement correct », ça empêche juste de penser, ça nous empêche d’avoir des débats apaisés et constructifs, à l’université comme ailleurs.


L’article est terminé, mais voilà la suite :

https://tranxen.fr/sur-les-polemiques-liberte-dexpression-a-luniversite-complements/

Dans cette article complémentaire, je développe plus certains aspects de ces polémiques concernant l’université : liberté académique, qui fabrique ce genre de polémiques, pourquoi cette obsession pour le « décolonialisme », etc.

Merci à Charlotte (Langues de Cha’), Loudge, Feu Foley, et Borborygme, pour la relecture ! Et merci à Djenab Sgr pour avoir créer l’image « camarade Mollah Bourdieu » de la couverture.

Réferences

Réferences
1 La liberté académique est la liberté, pour le personnel universitaire notamment, d’enseigner ce qu’ils veulent sans subir de pressions économiques, politiques ou autres. En France on cherche à appliquer cette liberté dans le cadre de la recherche, du moment que cette recherche respecte les principes de tolérance et d’objectivité.
2 https://www.mediapart.fr/journal/international/130321/guerres-culturelles-les-sciences-sociales-sont-prises-pour-cibles-du-bresil-la-pologne
3 https://universiteouverte.org/2020/09/25/loi-de-programmation-de-la-recherche-une-loi-de-precarisation/
4 Comme pour Zemmour, plus on le condamne pour incitation à la haine raciale, plus il peut servir son discours de victime de la bien-pensance, et plus CNews a envie de lui donner la parole, etc. Pile je gagne, face tu perds. Bon, si tout le monde arrêtait de leur donner des tribunes ça pourrait être pas mal aussi.
5 Le problème c’est que ce genre de paniques morales ne propose quasiment jamais de tentative de définition précise. C’est un amalgame entre plusieurs groupes très hétérogènes, c’est d’ailleurs pour ça qu’il faut constamment trouver de nouveaux termes pour désigner ces groupes. D’abord des militants progressistes : féministes et/ou anti-racistes et/ou anti-fascistes et/ou anti-capitalistes. Ensuite des chercheurs qui ont travaillé sur le genre ou la race du point de vue des sciences sociales ou de la philosophie (ou qui ont simplement lu sur ces sujets). Enfin on rajoute des personnalités publiques qui passaient par là (genre quelqu’un qui utilise l’écriture inclusive), et on a un bon panel d’accusés. Bref : on ne sait pas vraiment c’est quoi le problème, mais c’est un problème !
6 En vérité l’extrême droite traite de noms d’oiseaux diffamatoires ses opposants depuis longtemps. L’exemple historique le plus célèbre étant le « judéo-bolchévisme »
7 Plus exactement, personne ne se revendique islamo-gauchiste au départ. Mais quand ça devient une insulte récurrente, on peut être tenté de se revendiquer islamo-gauchiste pour la blague. C’est pour ça aussi que des gens se revendiquent ironiquement SJW, islamo-kaïras… Il s’agit d’une forme de retournement du stigmate.
8 Oui, ça aussi c’est un terme valise qu’utilise l’extrême droite pour mettre dans le même panier tous ses opposants.
9 Sur l’humour : https://uneheuredepeine.blogspot.com/2012/08/lhumour-est-une-chose-trop-serieuse.html
10 Le contexte universitaire est important, puisque c’est un espace fondé (entre autres) sur la rigueur scientifique. Ce n’est pas un endroit où tous les discours ont la même valeur. Autrement dit, on empêche pas les gens de s’exprimer « en général », mais juste de s’exprimer avec la caution « rigueur scientifique ».
11 Je n’aime pas faire de la pub pour ce genre de discours, mais puisqu’il faut bien donner un exemple (mais attention c’est très pénible à lire) : https://www.causeur.fr/antiracisme-racisme-balancetonraciste-multiculturalisme-147335
12 Des gens sont tous les jours mis de côté pour leur manque de rigueur scientifique, sans que l’extrême droite s’en émeuve. Mais lorsqu’il y a un cas pouvant servir son agenda, là ça sera l’occasion d’une nouvelle polémique. De la même manière, les violences conjugales et les féminicides se produisent tous les jours, mais l’extrême droite n’en parlera lorsque ça concernera un musulman.
13 Source à retrouver ici : https://racismes.hypotheses.org/209
14 Comme dirait l’histoire de la dent d’or : « Assurons-nous bien du fait, avant de nous inquiéter de la cause. » https://skeptikon.fr/videos/watch/2e581490-f55c-429d-beab-9d057538101c
15 https://www.mediapart.fr/journal/france/110321/accusations-d-islamophobie-la-direction-de-sciences-po-grenoble-laisse-le-conflit-s-envenimer
16 Je ne mettrai pas les noms des protagonistes mais je mettrai quand même, pour qu’on l’identifie, le prénom de Klaus K. Dans la mesure où ce dernier a fait la tournée des plateaux télé et que son nom est facilement trouvable partout, je ne vois pas l’intérêt de l’anonymisation totale. Dans d’autres circonstances, protéger l’anonymat d’un professeur harcelé me paraîtrait important.
17 Au vu de son goût pour la provoc, j’ai même envie de dire que c’est quelqu’un qui aime provoquer la polémique pour la polémique. En témoigne sa phrase dans le fameux groupe de travail où il avoue n’être venu participer que pour imposer son avis : « Je ne vous cache pas que c’est en vertu de ce contresens évident dans le nom de notre groupe thématique que je l’ai choisi. », dont acte.
18 Le schéma classique d’un débat avec l’extrême droite : t’arrives avec des faits, recueillis et agrégés par un chercheur, un professionnel dont c’est le métier, qui a réfléchi aux angles morts, qui a accepté la critique de ses collègues… ils ne répondront pas aux arguments, et en concluront qu’ils ont raison.
19 En faisant ça sans rien demander à personne, c’est bien lui qui en premier lieu a mis en danger ses collègues, c’est bien lui qui a rendu la chose plus visible. À noter que la collègue qui a publié la réponse citée au-dessus bénéficie d’une protection policière depuis le 6 mars.
20 Vincent T. qui n’était pas dans le groupe de travail, Klaus a juste ramené son ami pour se donner un soutien dans la conversation. Et plutôt que de donner des arguments plus complexes, ils ont juste qualifié leurs collègues d’extrémistes.
21 Le mot « fatwas » désigne un avis juridique fondé sur les écritures coraniques. Cet enseignant semble vouloir dire qu’il y aurait une condamnation de sa personne de la part des islamistes, et que c’est pour ça qu’il est critiqué. On voit bien le faux dilemme : si on est pas d’accord avec lui, c’est pas à cause de la provocation, c’est parce qu’on a la charia en programme politique. Dans la mesure où les syndicats n’ont jamais divulgué le nom des professeurs, ce mot me paraît pas témoigner d’un grand sérieux, encore moins du sens de la mesure.
22 À l’heure actuelle on ne sait pas qui a fait ça, et on ne le saura sûrement jamais. Mais apparemment ça serait des autonomes, hors de toute organisation militante. Ayant fait mes études à Grenoble, je peux confirmer qu’on y trouve beaucoup d’autonomes et que ce n’est pas aux syndicats de servir de boucs émissaires à la moindre occasion.
23 Si vous ne saviez pas, le mécanisme de réactance, s’il est bien exploité, permet de faire adhérer l’auditoire à un discours indépendamment du contenu, juste en prétendant se faire censurer. Depuis qu’elle existe, l’extrême droite raffole de cette technique. Plus d’info dans la vidéo de la chaîne Hacking Social : https://www.youtube.com/watch?v=hZueeA9b1xY
24 Dans un journal sérieux, quand on est pris en flagrant délit de mensonge, on te met à l’écart. Sur CNews, on t’offre un poste : Klaus K. disait : « Juste après l’émission que j’ai faite sur CNews, j’ai discuté vingt minutes avec Serge Nedjar, le patron de la chaîne, qui voulait que je vienne plus régulièrement. Ça m’a flatté, je vais y réfléchir. »
25 https://blogs.mediapart.fr/edition/fac-checking/article/140421/sciences-po-grenoble-un-repaire-d-islamogauchistes
26 Comme disait Usul, le fait de ne donner la parole aux syndicats étudiants que pour des polémiques stériles empêche de leur donner la parole dans un moment où on en aurait bien besoin : https://www.youtube.com/watch?v=JcvRVTr-8r0

1 commentaire pour “Islamo-gauchisme à l’université ? (non) – Exemple de Sciences Po Grenoble.

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