C’est beau la logique… A condition de ne pas en abuser !

Difficulté : 2/5

Sur une place, dans une petite ville de province, deux amis discutent. A un moment de la conversation, l’un des deux s’émerveille : « C’est très beau la logique », dit-il. Ce à quoi son ami répond « A condition de ne pas en abuser ! »

Comment peut-on abuser de la logique ? Et que voulait dire son auteur, Eugène Ionesco quand il a écrit ce dialogue ?

Cet article est un complément de ma vidéo L’histoire de la pensée critique, qui parlait des écoles de pensée du scepticisme, du rationalisme et ce qui nous intéresse aujourd’hui : La Logique. J’en parle dans la partie sur Russell et Gödel. Je conseille fortement d’avoir la vidéo pour avoir une idée de quoi on parle quand on parle de Logique et d’esprit rationnel :

J’aimerais maintenant faire un complément à cette vidéo pour parler de morale. Si pour moi l’esprit critique c’est important, il faut préciser que ça ne suffit pas. Ce n’est qu’un des éléments qu’il nous faut inclure dans nos raisonnements quotidiens, un parmi d’autres. Comme dirait Lê de la chaîne Science4All : « La logique ne suffit pas » !

Alors aujourd’hui je vais essayer de vous expliquer pourquoi, et je vais m’appuyer pour ça sur une pièce de théâtre que j’ai découvert (et joué !) pendant que je réalisais la vidéo sur l’esprit critique. Cette pièce a été écrite par le l’auteur roumano-français Eugène Ionesco (1909-1994), qui a écrit La Cantatrice chauve, mais qui a aussi été un grand représentant du théâtre absurde. La pièce qui m’intéresse est une pièce écrite en 1959 : Rhinocéros.

Cette pièce est bien, même si comme moi on aime pas le théâtre absurde.

Je vous encourage à voir la pièce, des captations existent sur Youtube, d’autant que je m’apprête à vous expliquer la métaphore principale (donc plus ou moins vous spoiler l’histoire). Mais c’est essentiel pour vous faire comprendre mon propos.

L’histoire commence donc sur une place, avec beaucoup de passants, de commerçants, etc. Parmi ces passants on trouve les deux qui vont nous intéresser, le vieux monsieur et le logicien.

Ce personnage du logicien est un peu l’archétype de quelqu’un d’analytique, de très rationnel. Une de ses premières répliques est d’ailleurs : « La peur est irrationnelle, la raison doit la vaincre ! »

Il est obsédé par la méthode, la bonne manière de se poser une question. En d’autres mots, il représente un peu toutes les facettes des sujets que j’ai évoqués dans ma vidéo sur l’esprit critique. En théorie, c’est à la fois quelqu’un de raisonné, de raisonnable et d’ouvert d’esprit.

Vous l’avez compris, c’était un rôle fait pour moi !

Sauf que, comme tous les personnages de la pièce, il va progressivement se transformer en rhinocéros (oui, je vous avais prévenus que c’était de l’absurde). Il s’agit de représenter par cette transformation la montée progressive d’une idéologie totalitaire dans les mentalités. Chacun des personnages va donc accepter ce type d’idéologie, et là où c’est bien écrit c’est que chacun va le faire pour une raison différente ! Je ne vais pas détailler les raisons de chaque personnage (par amour, par opportunisme, conformisme…), je vais juste vous détailler le parcours de mon personnage.

Le logicien parle de méthode pour bien réfléchir (et lui le fait de manière caricaturée), et il ressemble à un rationaliste qui passerait son temps à dire « Les gens pensent mal ! » ou « Les gens croient n’importe quoi ! », je pense que vous voyez le genre. On pourrait se dire qu’au moins ça part d’une bonne intention, celle de faire mieux penser les gens. Mais voilà : il ne se pose pas de questions éthiques. Jamais il ne va se poser la question de si c’est une bonne ou une mauvaise chose si X arrive. Il ne combat pas la montée de l’idéologie/la transformation en rhinocéros et donc, il en deviendra un lui-même.

Cruel comme destin, n’est-ce pas ?

Je l’ai dit dans ma vidéo sur la rationalité : être rationnel, ça n’a rien à voir avec la morale. Et si on ne se mêle jamais de politique, on prend le risque de voir tout et n’importe quoi au pouvoir. Et donc de vivre sous une idéologie totalitaire. Si on met nos compétences à profit du premier venu, on prend le risque d’être l’arme brandie par le pouvoir, même s’il est totalitaire et discriminant.

C’est ce qui arrive au logicien, quand la majorité de la ville devient rhinocéros, il se contente de changer d’avis. Il passe de quelqu’un qui est choqué de voir des rhinocéros (les premiers extrémistes) à l’un des leurs. Il ne se pose pas de questions morales, donc ça ne le dérange pas. D’ailleurs sa transformation se fait hors scène, comme si ça n’avait pris qu’un instant. Et quand il revient sur scène, il est incapable de s’exprimer autrement que par des grognements de pachyderme. La réaction des autres personnages est alors « C’était un penseur authentique, il n’a pas dû se laisser emporter, il a dû peser le pour et le contre […] Cela donne à réfléchir ! ». Il a donné du crédit aux rhinos par sa seule présence, parce que les gens reconnaissent son intelligence. Sa légitimité va servir à faire monter l’idéologie.

Les exemples de grands penseurs qu’on peut mettre en parallèle ne manquent pas : Heisenberg, Laplace… Ils n’étaient pas spécialement d’extrême droite à l’origine, mais ils ont juste obéit aux ordres sans y résister et ainsi, ils ont renforcé le pouvoir autoritaire en place. Ce genre de chose peut arriver aux plus brillants. S’indigner et dire qu’on est pas raciste, ça va bien 5 minutes, mais ça ne suffit pas pour empêcher la montée du fascisme. Et bien de la même manière, rappelez-vous que si on oublie de se questionner sur la morale de nos actions, on est peut-être en train de servir l’extrême sans le vouloir.

On peut prendre un exemple pour montrer que la logique ne doit pas être appliquée seule sans rien avec : le principe d’implication. Une implication classique c’est quand on peut créer une règle de la forme : Si A, alors B.

Exemple : Si il pleut, alors le sol est mouillé. On a envie de voir cette phrase comme une « bonne règle », de dire « ok, c’est vrai ». Mais si on suit les règles de la logique, on doit aussi accepter le principe de la contraposé, c’est à dire que si on a une phrase du type « si A, alors B » on accepte tacitement la phrase « Si non-A, alors non-B ». Dans notre exemple, il s’agirait de dire « Si il ne pleut pas, alors le sol n’est pas mouillé. Mais le sol peut être mouillé alors qu’il ne pleut pas, c’est même ordinaire si on la nettoie. Alors que la règle nous paraissait si logique (et techniquement elle en suis les règles), elle nous parait maintenant irrationnelle…

Alors que retenir de tout ça ?

La logique et la raison sont très importantes si on cherche à « bien penser ». Mais il faut les utiliser avec parcimonie (oui comme les hypothèses). Si on entend un discours qui comprend des arguments fallacieux, il faut parfois se retenir de toujours le faire remarquer : quelqu’un qui aurait un réflexe correcteur est désagréable. De plus, il ne faut pas sacraliser la logique comme si c’était l’alpha et l’oméga d’une bonne manière de penser. D’ailleurs, la Logique n’est en fait pas logique, dans le sens que c’est la manière adaptée pour réfléchir à un problème dans très peu de cas. Il faut savoir être critique… de la pensée critique.

C’est très beau la logique, à condition de ne pas en abuser !

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