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Dans le cadre des Journées du Logiciel Libre 2026, nous (Skeptikon) avons proposé une conférence autour d’un mot-clé de plus en plus mobilisé : la “souveraineté numérique”. L’objectif n’était pas d’imposer notre vision, mais plutôt de se demander ce que ce terme permet de faire politiquement, et surtout ce qu’il peut aussi justifier selon les contextes.
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De quoi parle la conférence (résumé)
On part d’un constat qui n’a rien de nouveau côté libriste, mais qui devient difficile à ignorer : le pouvoir numérique s’est concentré. Quelques plateformes structurent des usages entiers, captent les données, imposent des conditions d’accès, et finissent par peser sur le politique (par les règles qu’elles fabriquent, et par les dépendances qu’elles créent).
Ce qui change récemment, c’est l’impression d’une accélération : ce n’est plus seulement “un problème technique” ou “un débat moral”. Les dépendances aux briques propriétaires deviennent visibles à travers des effets très concrets (continuité de service, sanctions, ruptures d’accès, enjeux de sécurité), et la question de la souveraineté numérique sort des cercles militants pour devenir un enjeu discuté plus largement, y compris au niveau institutionnel.
Dans ce contexte, parler de “souveraineté numérique” est à la fois utile et piégeux. Utile, parce que le terme ouvre une porte : il permet de mettre sur la table des sujets d’infrastructures, de dépendances, de rapports de force. Piégeux, parce que le mot est flou, donc facilement récupérable : tout le monde peut s’en revendiquer… pour pousser des agendas très différents.
La conférence propose donc de clarifier avant de “trancher” : qui cherche-t-on à rendre souverain, et contre quoi ? Est-ce qu’on parle de contrôle étatique, d’autonomie démocratique, de compétitivité industrielle, de protection des libertés, de sécurité, ou d’un mélange de tout ça ? Et surtout : qu’est-ce qu’on territorialise vraiment dans le numérique (réseaux, data centers, cloud, code, algorithmes, données) ?
Un point clé, c’est de montrer que la souveraineté peut aussi servir de justification à des dispositifs de contrôle. L’exemple russe aide à comprendre comment un récit de menace extérieure, combiné à des outils juridiques et techniques, peut “souverainiser” l’espace numérique tout en neutralisant le pluralisme. L’idée n’est pas de dire que “souveraineté = autoritarisme”, mais de rappeler que le terme peut légitimer des trajectoires très différentes selon le contexte.
À l’inverse, côté européen (ou national), il existe un autre risque : celui des fausses solutions. “Déplacer” le problème — relocaliser, rebaptiser, mettre un drapeau sur des infrastructures ou sur des “champions” — ne change pas forcément les logiques profondes de captation, de concentration et de dépendance. Le libre, dans cette histoire, devient plus nécessaire (résilience, auditabilité, interopérabilité, autonomie) mais le combat n’est pas “déjà gagné” : l’open source peut lui aussi être instrumentalisé, mis sous tutelle économique, ou intégré à des stratégies qui reproduisent des asymétries de pouvoir.
Enfin, pour sortir des slogans, la conf propose une boussole simple : distinguer plusieurs niveaux d’analyse, et ne pas confondre une volonté affichée avec sa traduction concrète. On peut avoir un discours politique de souveraineté sans que ça se traduise en cadres réglementaires cohérents, et encore moins en choix de conception (architectures, standards, interopérabilité, conditions de maintenance). Si on veut une souveraineté qui ne soit ni un habillage, ni un prétexte, il faut tenir ensemble ces différents niveaux.
Ce qu’on propose (en gros)
Plutôt que d’opposer “régulation” et “compétitivité”, ou d’imaginer qu’un “champion” suffira à nous sauver, la conf défend une intuition simple : un numérique plus souverain (au sens démocratique) ressemble moins à une grosse plateforme intégrée qu’à un réseau de petites structures capables de coopérer.
Le logiciel libre (et plus largement les communs numériques) ne sont pas juste “une autre techno” : ils rendent possibles des formes d’organisation différentes. L’idée n’est pas de tout “gérer en interne” ou de se replier derrière des frontières, mais de retrouver de la résilience et du choix, en sortant d’architectures où un seul acteur peut couper, renchérir, surveiller ou imposer sa feuille de route.
Voici quelques propositions politiques/techniques qui vont dans ce sens, sans prétendre épuiser le sujet :
1) Miser sur l’interopérabilité plutôt que sur le “remplacement”
Le point n’est pas de refaire “un deuxième YouTube” ou “un deuxième X”, mais de soutenir des outils capables de parler entre eux (protocoles ouverts, fédération, standards). C’est moins spectaculaire politiquement, mais c’est beaucoup plus robuste : on évite que tout repose sur un seul point de défaillance.
2) Revenir à des architectures résilientes (décentralisation, redondance, pluralité de chemins)
Internet a été pensé comme une interconnexion de réseaux : pour qu’un système tienne, il doit pouvoir continuer à fonctionner même si un nœud tombe. Ce que la concentration a effacé, il faut le reconstruire : multiplication des acteurs, diversité des fournisseurs, réversibilité, possibilité de migrer.
3) Faire des communs un objectif explicite (maintenance, gouvernance, financement)
Le libre est partout, mais ça ne veut pas dire que le libre “a gagné”. Trop souvent, il est utilisé comme gisement d’économies, sans contribution, jusqu’à l’épuisement. Une politique de souveraineté démocratique devrait inclure des mécanismes concrets : financer la maintenance, soutenir les mainteneurs, rendre la contribution possible/attendue, valoriser les infrastructures “invisibles”.
4) Sortir du faux argument “économie d’abord”
Oui, le libre peut faire économiser de l’argent (et il y a des cas locaux où ça marche). Mais si le seul argument devient “réduire les coûts”, on fabrique des remplacements sous-financés et on ouvre la porte à d’autres dégâts (précarisation, externalisation, perte de compétences). L’autonomie et la résilience demandent aussi de l’investissement, pas seulement des coupes.
5) Faire de la cybersécurité un argument de transparence et de capacité d’audit
Dans un monde où la dépendance à des briques propriétaires devient un risque, la possibilité d’auditer, comprendre, corriger (ou faire corriger) n’est pas un luxe. Le libre n’est pas “magiquement sécurisé”, mais il rend possible une politique de sécurité moins dépendante du bon vouloir d’un fournisseur.
6) Décoloniser les imaginaires (et rendre visibles les alternatives)
La domination des plateformes tient aussi à une bataille culturelle : “si je veux faire X, je dois passer par Y”. Une part du travail est donc d’organiser la visibilité des alternatives, de documenter les usages, de créer des habitudes, de soutenir des réseaux d’entraide et de pair-à-pair (au sens social autant que technique).
Dit autrement : la “bonne souveraineté” n’est pas seulement un sujet de localisation géographique des serveurs. C’est une question de formes d’organisation, de pouvoir, de dépendances, et de capacité collective à choisir autre chose.
Bibliographie / sitographie
- Bellanova, Rocco, et al. « Digital/Sovereignty and European Security Integration: An Introduction ». European Security, vol. 31, n° 3, juillet 2022, p. 337‑55.
- Kiriya, Ilya. « From “Troll Factories” to “Littering the Information Space”: Control Strategies Over the Russian Internet. » Media and Communication [En ligne], 9.4, 2021, p. 16‑26.
- Kiriya, Ilya. « L’Étatisme de plateforme : “Souverainisation” des plateformes comme stratégie industrielle. Le cas de la Russie ». tic&société [En ligne], vol. 19, n° 1‑2, mis en ligne le 25 février 2026.
- Musiani, Francesca. « Reassessing “infrastructuring digital sovereignty”: digital self-determination as a set of infrastructure-embedded practices ». Frontiers in Communication, vol. 10, mars 2025, p. 1562072.
- https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/le-code-a-change/autoritarisme-numerique-vers-la-fin-d-internet-ep01-2254896
- https://grisebouille.net/
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